A droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin de parc,
et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide.
Il s'agit de la seule phrase verbale du poème. Elle instaure d'emblée par le
"A droite" un régime descriptif. Le poète décrit un univers alors même que tout ancrage fait défaut.
"A droite" inaugure une division en deux côtés à partir d'un foyer visuel non défini. Ni l'identité, ni la position de l'observateur ne sont précisés.
Il y a un clivage entre les deux côtés. A droite, la lumière, à gauche, l'ombre. C'est la gauche qui focalise l'attention.
"l'aube" est personnifiée ce qui permet d'imaginer un paysage vivant.
Les conjonctions "et" créent l'impression d'un coup de baguette magique. Les éléments se raniment. "les feuilles" dénotent sous le mode de la synecdoque les arbres que thématise la mention de
"parc". Nous imaginons un domaine, une nature ethétiquement domestiquée.
Les perceptions sont floues. La vapeur, l'aube, les bruits sont indéterminés.
L'"ombre" est étonnante car elle réintroduit l'obscurité que l'aube avait chassé.
Les "talus" permettent une séparation entre les deux mondes.
Le violet, "ombre violette", mélange de bleu et de rouge, annonce les autres couleurs du texte : "doré", "bariolés", "tachetés", "bleues et noires".
Le mot titre "ornières" est repris dans la phrase initiale. les ornières sont un attribut majeur du paysage. Elles prennent place dans une longue expansion prédicative : "les mille rapides
ornières de la route humide". Cette expansion contraste avec la brutalité du titre. La quadruple consonne [r] ajoute une vibration. L'hyperbole "mille" multiplie les marques, il s'agit d'un
chemin tout tracé.
La vitesse de déplacement des voitures est attribuée par hypallage aux ornières.
Le regard se concentre sur les ornières, lieu de passage, lieu d'apparition, vecteur magique de la fête.
Défilé de féeries.
Cette construction est récurrente dans les Illuminations. Elle suscite un effet d'apparition produit par le
raccourci syntaxique. Elle qualifie et annonce la succession d'apparitions dont la route sera le support.
Le mot "défilé" laisse supposer que le sujet regardant est immobile et que le décor est en mouvement.
Dans "Défilé de féeries" on entend une saturation phonique par la reprise de la consonne fricative [f] et par les assonances en [e] et en [i].
Le mot "féeries" prépare le lecteur au climat d'étrangeté, au registre merveilleux, au jamais vu. Nous sommes dans le monde des fées, de leurs pouvoirs, de leur personnalité surnaturelle. Le
pluriel ajoute une tonalité valorisante et capte l'attention du lecteur tel le boniment du bateleur avant un spectacle.
En effet :
Ce connecteur introduit avec les
deux points annonciateurs la longue phrase suivante qui développe le thème des véhicules : "défilés de féeries".
En effet : les chars chargés d'animaux de bois doré, de mats et de toiles
bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ;
Cette phrase nominale met en scène une parade. Nous voyons l'exhibition dans les rues de ceux qui produiront un spectacle.
Le mot "cirque" ne surprend pas. Les éléments décrits richements qualifiés évoquent un cirque ambulant. Celui qui regarde est un enfant émerveillé. Dans le monde habituel survient le merveilleux,
une chevauchée fantastique.
- vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carosses anciens ou de contes,
pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine ;
Les vingt
chevaux deviennent les "vingt véhicules".
On peut lire une référence intertextuelle avec "enfance" qui est le deuxième poème des
Illuminations et le plus long.
La richesse d'ornementation des véhicules est exprimée par trois participes passés : "bossés", "pavoisés" (décoré), "fleuris". Les véhicules évoquent un défilé de chars lors d'une fête
costumée.
"pleins d'enfants" évoquent les rires, leus jeux.
"attifés" surprend car cela ajoute une note discordante, une recherche vestimentaire maladroite. Ce contrepoint est encore plus sensible dans l'expression oxymorique "pastorale suburbaine". Ces
deux mots sont incompatibles, la "pastorale" peut être un genre littéraire classique où l'on trouve des bergers, "suburbaine" est un terme prosaïque qui évoque une zone proche d'une grande ville,
monde onirique qui rejoint le monde contemporain. Cette note chez Rimbaud n'est pas disphorique car le spectacle magnifique s'évanouit ausi vite qu'il a fait irruption.
- Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant des panaches d'ébène, filant au trot
des grandes juments bleues et noires.
La dernière phrase est introduite par
l'adverbe "même". Il introduit un curieux renchérissement, une gradation, un prolongement de la fête qui est la mort.
Le climat d'étrangeté est à son paroxysme. Quel est le rapport entre le plaisir de la fête et l'onirisme funèbre ?
Les "grandes juments" évoquent une chevauchée fantastique apocalyptique, une vision iréelle, "bleues et noires".
Les "cerceuils" sont une synecdoque pour les corbillards, mus par une force prodigieuse.
La phrase est martelée par les allitérations en [d] et en [r].
Le verbe "filent" dénote l'allure rapide du cortège.
La tension entre le bleu et le noir peut être lue comme la dynamique qui sépare les deux réalités.
Le poème se termine sur une ouverture, sur un horizon inconnu.
Conclusion
"Ornières" met en scène le pouvoir du verbe poétique, le pouvoir démiurge de vision, de création d'un monde que l'écriture est capable d'annuler, repassant sur ses traces.Le poème met en scène le
heurt violent des contraires. La fête est un masque illusoire qui travestit le réel, la mort.
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