Je poursuis ma lecture de Grammaires de la création de George Steiner. Approfondissant son exploration du chaos, le sixième
paragraphe du premier chaptire interpelle la possibilité du non-être. La grammaire exprime l'existence dans le prédicat, dans le être qui est présent dans preque tous les verbes. Le
langage s'oppose à l'expression du non-être. Le poète Yeats s'interroge : Pourquoi m'avoir imposé de vivre ? Qui ne s'est pas un jour demandé s'il ne pouvait pas plutôt rien y
avoir ?
Quels que soient nos devenirs nous finissons. Selon Levinas, seul l'altruisme peut adoucir la terreur de l'existence. Pour Steiner il s'agit là d'une dérobade. A la manière du Roi Lear nous
sommes des hôtes importuns.
L'art pose la question d'une manière plus facile : Qu'en est-il des responsabilités du créateur envers sa production ? Selon Luckas, l'artiste est responsable de son oeuvre et de ses
abus jusqu'à la fin des temps. Malheuresement l'art est devenu un ornement des barbaries.
Job ne pose pas la question de la justice, mais celle du sens. Job se demande si Dieu est débile ou sadique, s'il est un
"Dieu sans Dieu" pour reprendre l'expression de Karl Barth. Job annule la Genèse : périsse le jour où j'allais être enfanté et la nuit qui a dit : Un homme a été conçu !". Le cosmos est ici
maudit. Un immension pourquoi jaillit de la bouche de Job, la cendre défit la flamme. Dieu répond en une litanie de questions. Où était Job quand le cou du cheval a été revétu d'une crinière ? Ce
langage permet à Job de voir Dieu à travers un acte d'écoute.Claudel s'insurge contre la réponse de Dieu : "quelle déception ! L'architecte nous promène d'un plan à l'autre de ses
constructions." Selon Buder la création est une réponse possible : "La création du monde est justice : non pas une justice qui récompense et compense, mais une justice qui distribue et donne. La
création elle-même signifie déjà communication entre créateur et créature."
La réponse de Dieu est pour Steiner la théorie même de l'art pour l'art en tant que création pour la création, car la seule
objection de Dieu a la question de Job est "la création", l'impertinence festive. L'artiste qu'est Dieu ne saurait même contenir dans son immensité les pressions de la créativité. S'il y a
quelque chose plutôt que rien c'est qu'il excède son être solitaire. Nietzsche résume "l'art dit oui.Job dit oui."

Je découvre par hasard ce compositeur-philosophe-sociologue de l'école de Frankfort. J'aime les hasards. Mes plus grandes découvertes esthétiques, philosophiques, littéraires je les ai faites
parce que j'ai aimé la couleur d'une couverture dans une vitrine. C'est souvent ce que l'on ne cherche pas qui est le plus édifiant, le plus agréable, le plus pérène dans nos vies. Je me régale
d'avance de la prochaine lecture de Minima Moralia. Je me suis arrêté sur ce livre parce que le nom "Adorno" m'est apparu complètement "romantique", neuf.

Parmi les concepts sur lesquels se replia la morale bourgeoise après la dissolution de ses normes religieuses et la formalisation de ses normes autonomes, celui de l'authenticité occupe la
première place. (p.209, choisie au hasard).
C'est typiquement une lecture qui me prendra plusieurs semaines. La philosophie a besoin de s'inscrire dans notre temps quotidien pour être digérée.
Je n'ai jamais caché mon admiration pour l'intellectuel cosmopolite Steiner. J'ai lu ce week-end un article dans l'excellent site "revue-texto" (lien ci-contre) de François Rastier, qui boulverse
mon point de vue. A vrai dire je ne sais plus quoi penser exactement.
Avant de fixer un nouvel avis provisoire je vous propose un florilège de citations de cet article : "L'après-culture - à partir de George Steiner" par François Rastier (photo) du C.N.R.S, paru
également en juin 2004 dans la revue Poésie n° 108 :
Tout d'abord François Rastier revient sur les théories de Steiner selon lesquelles le racisme nazi ne serait qu'une imitation de la théorie juive de l'élection et le Reich un préfiguration
d'Israël. La pensée de Steiner n'est pas très claire à ce sujet car il ne cesse de flirter avec les courants nationalistes néo-nazis pour semble-t-il mieux les combattre mais pour Rastier la
situation n'est pas aussi claire.
Les nazis, trop positifs, voulaient détruire la Loi exterminant ses porteurs, mais nos penseurs transfigurent en succés l'échec de la solution finale, en affirmant que l'extermination a mis
fin à toutes les valeurs. p.9
Dominée par le bon plaisir, indifférente à toute déontologie philologique qui la ramènerait au principe de la réalité, farouchement antirationaliste, cette culture [selon Steiner]
abomine les sciences humaines et sociales qui précisément sont sorties de l'essayisme. p.12
Il faut ajouter à cela que la haute culture selon Steiner est génétique (appauvrie au fer des deux guerres mondiales), européenne, voire sans doute masculine.
J'ai l'impression de visiter des concepts qui me dépassent. J'ai toujours aimé Steiner car il m'invitait à chérir les classiques. Qu'est-ce qui se cache derrière cela ? Je ne sais pas
encore au juste.
Les interrogations de George Steiner m'ont toujours considérablement marqué. Pour découvrir ce philosophe/lecteur je vous conseille le
Cahier de l'Herne qui lui est consacré : intéressant, édifiant, spectaculaire, instructif et éclairant. La principale interrogation de George Steiner se résume par ce scandale : comment
penser le monde, la société, la culture après Dachau, Birkenau, Auschwitz ?

Aujourd'hui je songe aux lumières. L'idée que le siècle des philosophes a contribué à la théorisation des génocides du vingtième siècle est largement répendu. La sécularisation progressive des
pensées, le doute systèmatique, l'attention portée aux actions plutôt qu'au ciel, ont conduit les hommes vers le fanatisme, le pragmatisme, et le doute systématique. L'attention portée aux
hommes sans Dieu, aux expériences auraient exacerbé le sentiment national : nous ne sommes plus sujet du roi mais construisons nous-mêmes notre propre nation. Ainsi serait né en partie le terreau
des totalitarismes nationalistes.
En lisant un article de Tzevan Todorov dans le magasine littéraire consacré aux lumières je me suis apperçu que les philosophes étaient conscients de ce risque. Que ce soit Voltaire et Rousseau,
l'avertissement que tout progrès était suivi d'une régression était clairement énoncé. Le discours était celui de la tolérance, de l'objectivité, et de la mise en valeur des différences. Les
périodes de régression sont à anticiper et ne devraient pas contraindre les hommes à refuser le progrès, au contraire.
Ce discours, énoncé ici de manière simpliste, m'encourage à participer aux progrès de nos sociétés. Il ne faut pas désespéré de l'homme. L'homme est par nature en mouvement, et dire qu'il ne peut
pas changer c'est le résumer à son statut d'animal, car seul l'animal ne peut se projeter dans un espace/temps différent du sien. Je pense qu'il est urgent de résister aux réactions
actuelles et d'aller d'emblée vers ce qui nous apporte du mieux pour chacun malgré ce que notre vingtième siècle a vécu et j'espère vaincu.
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