La révolution est selon moi un moment important de l'histoire : le langage pendant une période de quelques années s'est conjugué avec des
actes, les mots sont devenus des événements, les places de Paris sont des théâtres où le destin d'un peuple s'est joué. Les phrases, les mots, les idées de Voltaire, Rousseau,
Diderot, sont devenus du sang. Marc Fumaroli utilise le mot sublime pour décrire cette coïncidence.
C'est avec cette conception de l'histoire que j'ai lu La mort de Danton de Georg Büchner.
Danton, un orateur prestigieux, un acteur impitoyable de la révolution française sera sacrifié par Robespierre car le peuple qui n'a pas de farine réclame du sang, réclame un responsable.
Lors de son procès Danton dit : La Révolution connaît mon nom. Ma demeure sera bientôt le néant et mon nom dans le panthéon de l'histoire. Ac III sc 6
Barrère qui est membre du commité de salut public a ces mots très clairs : Oui, va, St Just, et tisse tes périodes où chaque virgule est un coup de sabre et chaque point une tête coupée.
ac III sc 6
Quand j'avais vingt-trois ans, un beau jour, je me suis mis à lire Henri Michaux. C'était vertigineux. Un vide se comblait en moi. Je me souviens avoir
acheté toute sa poésie dans la collection poésie/Gallimard en une seule fois, c'était une nécessité. Henri Michaux a boulversé ma vision du monde. Il me disait quelque chose du type :
c'est peut-être dans tes erreurs qu'il y a de la valeur ajoutée. Quiconque lit Michaux, se rencontre à un moment donné. Depuis, sa poésie ainsi que sa peinture ne me quittent plus.

J'ai été surpris de lire dans le dossier de presse du Théâtre National de Toulouse (TNT) consacré au Roi Lear un poème d'Henri Michaux extrait de L'Espace du dedans :
Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu'il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m'être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D'un coup égorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements de "fil en aiguille".
Vidé de l'abcès d'être quelqu'un, je boirai à nouveau l'espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu'est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j'expulserai de moi la forme qu'on croyait si bien
attachée, composée, coordonée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m'avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l'esclaffement, le sens que contre toute lumière je m'étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
A force d'être nul
et ras...
et risible...
Henri Michaux
L'Espace du dedans
Je comprends mieux, après la lecture de ce poème, le traitement du Roi. Le Roi est une diva risible, à la fois monument et vascillant. Dans la
pièce de Jean-François Sivadier, le Roi est drôle. Parfois léger, souvent ridicule, perdant totalement son identité, réduit à n'être plus qu'un avec le Fou. Le personnage de Lear interroge la
condition humaine. Il est délaissé, démuni, dépouillé et en représentation permanente, tout en étant de plus en plus à lui-même.
Le Roi Lear
de William
Shakespeare
traduction Pascal Collin
mise en scène Jean-François Sivadier

Malheureuse que je suis, je ne peux hisser mon coeur jusqu'à ma bouche. J'aime votre majesté comme je le dois, ni plus, ni moins
Il est difficile de parler justement d'une pièce aussi profonde, réussie et importante. Tout ce qu'on pourra en dire ne constituera qu'un
aboiement prétentieux en bas de page. Je suis un spectateur néophite et j'aimerais ici tout juste exprimer mon émotion plus que mon sentiment. J'ai été transporté tout au long des trois
heures trente de spectacle, complètement intégré à la vie des personnages, boulversé et ému. J'aimerais bien comprendre pourquoi.
Tout d'abord il faut rappeler l'histoire, ou plutôt les histoires, car Le Roi Lear comporte deux intrigues : une principale et une subordonnée.
La principale intrigue est celle d'un vieux roi qui décide de partager son royaume entre ses trois filles, Régane, Goneril, et Cordélia. La fille qui exprimera le mieux son amour pour le Roi
aura la plus belle part. Cordélia refuse de flatter le roi, elle n'y parvient pas, alors même que c'est sans doute la fille qui a le plus d'amour pour son père, un amour vrai. Le Roi la déshérite
et la contraint à l'éxil.Le Comte de Kent sera également exilé pour avoir pris sa défense. Dans la pièce de Shakespeare Kent se travestit en Fou du Roi. Les deux autres filles finissent par
rejeter leur père. Le Roi est désespéré.
L'intrigue secondaire est celle du Comte Gloucester (photo ci-dessus) et de ses deux fils. Le premier est illégitime, Edmond,
le second est légitime, Edgar. Edmond fait croire à Edgar que sa vie est en danger et à son père qu'Edgar complote contre lui. Vous suivez ? Edgar s'enfuit et devient fou. Sur
dénonciation des deux filles falillotes Clouster est accusé de trahison. On lui crève les deux yeux. Gloucester et Lear, tous les deux fous, se rencontrent sur les falaises de Douvre Edgar finit
par tuer Edmond en duel. Cordélia est pendue, par ordre d'Edmond. Lear la porte dans ses bras.
Tous finissent par mourir excepté Edgar.
Ce que j'aime beaucoup quand je regarde une pièce c'est d'être surpris. Ici j'ai été servi. Aucun répis pour le spectateur. La scène
évolue, elle bouge, il y a même un moment où elle avance vers vous comme une armada de vaisseaux dans la tempête et le brouillard. C'est le moment le plus fort de la pièce. Je ne voyais plus les
effets spéciaux, j'étais dans la tempête. Cette impression de participer à l'histoire vient sans doute du choix de Jean-François Sivadier de créer du lien physique avec le spectateur. Quand le Roi
Lear entre en scène il vient du fond des gradins, il était parmi nous, puis il salue le premier rang (j'y étais). Cette communication crée une ampathie à laquelle j'ai adhérée facilement (ce qui
n'est pas toujours le cas) car elle était sobre et juste. Il n'y avait rien d'agressif. Je reprends ici les termes du metteur en scène avant la représentation qui a eu lieu dans la cour des Pape :
Il ne s'agit donc pas de participation, mais de la conscience que le spectateur doit avoir d'être partie intégrante de la construction de la pièce [...]. C'est l'utopie même du théâtre
que de faire en sorte qu'il puisse se créer chaque soir avec ceux qui le regardent.".
L'acteur qui joue le Roi Lear est un quadra. C'est une volonté de la création d'avoir préféré mettre en valeur la maturité du roi plutôt
que sa vieillesse. Nicolas Bouchaud est un acteur impressionnant. Il est imposant., drôle, touchant. S'il n'y avait pas une éblouissante Norah Krief on aurait parfois l'impression qu'il
est seul sur scène. L'inégalité de la distribution est peut-être une petite faiblesse de la pièce, bien qu'il y ait des acteurs impressionnants et singuliers.
J'aimerais prendre le temps dans les jours qui viennent pour réfléchir sur les thèmes qui traversent le texte (le pouvoir, les rapports humains et familiaux, la violence des sentiments, la
folie, la vieillesse, le besoin d'amour, la fuite, la mort...). Il serais intéressant aussi de regarder le texte de plus près. Chaque réplique est une citation ou un sujet de philosophie au
bac.
J'ai vu une très jolie pièce hier soir :
L'Acte Inconnu de Valère Novarina. La photo ci-dessus a été prise dans la cour des papes à Avignon où la pièce a été créée l'été dernier. J'ai très
peu de connaissance ne dramaturgie contemporaine et en dramaturgie tout court. Je donne ici mon impression.
J'aime le théâtre de l'absurde et le théâtre cosmique, symbolique, de Claudel, je ne pouvais qu'aimer le texte de Valère Novarina. Je suis déçu de n'avoir trouvé sur Internet qu'un court
extrait peu représentatif ci-dessous. Dans son ensemble le texte est beaucoup plus coloré, surprenant, drôle.
|
LE VIVANT MALGRÉ LUI.
Bien prendre garde à déchirer l’espace :
comme la page blanche de l’esprit. Le théâtre
est vide, entre Adam : il sort.
LE BONHOMME NIHIL.
Nous entendons au plafond, au plancher
: frapper la catastrophe du verbe
cogner. Et nous sommes cernés par les
sématophobes.
3. Au loin.
LE VEILLEUR.
Où en est la nuit ?
L’AUTRE VEILLEUR.
Loin. Totale. Profonde. Pas encore dans
sa pleine nocturnité.
LE BONHOMME NIHIL.
Vois-tu quelqu’un dedans ?
|
.
La pièce dure plus de deux heures et on ne s'ennuie
pas. Il y a des surprises, des interpellations, des raisonnements abscons et pour autant, parfois, fins sans être lourds. Beaucoup de scènes prêtent à rire mais tout n'est pas drôle. Il y a aussi
de l'inquiètude dans ce texte. Le personnage se révolte de devoir mourir face au spectateur tout puissant qui est juge et Dieu ; et ce Dieu dont l'anagramme donne vide... Je suis pressé de
prendre le temps de lire la pièce car c'était ennivrant à écouter. J'ai retrouvé, surtout dans le début de la pièce, des modalisations d'Ailleurs d'Henri Michaux. Il est certain que
Valère Novarina crée un monde ou plutôt un cirque, si ce n'est un cimetière ou une tombe. Nous entrons dans la tombe de chacun et nous y dînons. Peut-être, c'est quelque chose comme cela que j'ai
ressenti.
Valère Novarina est aussi créateur d'oeuvres comme celles-ci :

Visite de Dante à Adam

Figures de pauvres
Valère Novarina, site très bien fait, agréable, même si on y trouve peu de textes
Je suis allé au théâtre voir une représentation
du texte de Louis Wolfson : Le Schizo et les langues à La Rose des vents de Villeneuve d'Ascq.
Pendant une bonne heure une personne schizophrène nous livre son intériorité déchirée.
J'ai particulièrement bien aimé le jeu du seul acteur qui débite une logghorée fascinante.
Je reprends les mots de Sylvie Reteuna, metteur en scène : [...] on retrouve dans ce texte cette imagination née de l'impuissance à se conformer dont parle Henri Michaux à propos des
productions de certains "malades" et qui fait de ces oeuvres des machines de guerre contre l'ordre établi, le pouvoir, qu'il soit politique, familial ou linguistique, autant que l'écho - souvent
tragique, mais parfois aussi plein d'une jubilante ironie - d'une angoisse universelle.
J'aime citer ces paroles de Pyrrhus à Adromaque :
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui, mes voeux ont trop loin poussé leur violence
Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence.
Songez-y bien : il faut désormais que mon coeur,
S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n'épargnerai rien dans ma juste colère.
Ce qui gouverne la violence dans l'amour est l'amour. Il n'y a rien au-dessus, tout est en-dessous. L'absence, le reproche, le crime,
c'est encore l'amour et tout cela est violent car l'amour est violent. Je ne parle pas de la violence qui épargne les chiens. Je parle des mutiples appels du quotidien pendant et après. Il
n'y a qu'une chose qui puisse s'opposer à l'amour c'est l'indifférence. Encore que cette dernière est facilement désarmée.
Federico
Fais dodo Federico
Federico fait dodo
Veut plus se réveiller
Nous laisse tomber
Federico !
appelle Giulietta
appelle Zampano !
On va partir faire la fête
sur la route des saltimbaques
on va faire sauter les banques
qui tournent pas rond dans les têtes
Federico s'est endormi
l'a fait son nid le Fellini
de belles grosses femmes blondes
veillent sur son lit
des infirmières aux seins énormes
aux mamelons montagnes
comme des vendeuses de bonbons acidulés
d'esquimaux et de perlimpimpin
de pommes d'amour
Comme des vendeuses de bonbons
dans les cinémas de quartier
dans les fauteuils de la nuit
en rouge et or
en cuir et rouge
Fellini s'est endormi
Ne réveillez pas
Les rêves qui filent
Fellini traverse Rome
A dos de vache céleste
Fellini fait rire les déesses
Et les apôtres courent sur la Piste
Comme tous les clowns qu'il a remis
Fellini fait sa toilette de nuit
Et le cirque de Brume s'éloigne
S'éloigne
à la lune !
Tous les clowns tiennent le cercueil
Les chevaux rient sous leur couverture
Les nez rouges roulent sous les yeux
Le cercueil est bousculé
comme ballons d'enfants
Le cortège de clowns est remuant remuant
l'enterrement roulet et houle et boule
un hoquet de fou-rire
anime les seins des ogresses
Les nains font des roulades sans cesse
Et le trapeziste fait des pointes sur le cercueil.
Ca danse
Ca rit
Ca crie
La Fête continue
Le facteur de Jour de fête
fait des pirouettes dans l'herbe
Et son vélo roule tout seul dans la nuit
Frank Zappa
Achille Zavata
Fellini
Ferré...
Gilles Defacque, le 30 octobre 1993
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