Je ne vois pas comment exprimer mon ressenti. J'éprouve comme un malaise. Le monde dans lequel je vis me parraît...
médiocre. Nous sommes peut-être dans l'ère post-historique, nous ne nous surprenons plus à rêver, à présent nous savons, parfois même nous avons vu. Nous savons qu'il n'y pas de lendemain
heureux et que la planète est entrée sans aucun doute dans une ère de survie, de vieillesse. Il est jusqu'à notre président, au style du mec qui a un truc à vous vendre, qui me rend
nostalgique de jours plus glorieux.
Dans ce marasme
ambiant je vous conseille deux merveilleuses éditions propres à contrecarrer la bêtise majoritaire suitant de touts les canaux médiatiques (dans La Revue internationale des livres et des
idées n°6 -juillet et août) :
- Il y a tout d'abord les cours de Gilles Deleuze
disponibles sur ce site, ou comment résister par l'intelligence ou avec Spinoza.
- Il y a ensuite les cours de Roland Barthes, auxquels je souscris plus facilement, ou comment résister par la nuance. Barthes met au coeur de sa réflexion la dénonciation de toutes les
alternatives binaires (molaires) dans lesquelles nous enferment les discours politiques et médiatiques. Il fait de la sensibilité littéraire un domaine de résistance à l'arrogance des médias, des
gestionnaires, des idéologues et des mercaticiens - une résistance qui passe par une culture active de la nuance.
Contraint d'être
Lillois le deuxième été de suite je me console et m'évade dans les livres. Et si je ne peux partir en vacances je peux au moins m'interroger sur celles-ci comme le moine sur la luxure. Je me
suis souvenu, au fil de mes pérégrinations littéraires, avoir lu un article de Roland Barthes au sujet des vacances de l'écrivain dans les Mythologies ; c'est à la page 695 du
premier volume des récentes oeuvres complètes éditées au Seuil. L'écrivain a-t-il des vacances lui qui à tout moment fait naître de tout son être une oeuvre ? L'écrivain en vacances ne
risque-t-il pas de faire de l'écriture un travail comme un autre ?
Roland Barthes commence par rappeler que le concept de vacances est un fait social récent, d'abord scolaire puis prolétarien. Dans les années cinquante la mode journalistique était à la
représentation des écrivains en vacances. Cela rassure le bourgeois (que nous sommes presque tous) de voir l'écrivain "soumis au statut général du travailleur contemporain", "ils marchent avec
leur temps".
En réalité "la prolétarisation de l'écrivain est accordée
avec parcimonie". L'écrivain au bord de la plage est souvent représenté avec un livre ou avec un autre écrivain. Il est un faux travailleur donc il est un faux vacancier. L'écrivain est toujours
en situation de production. Il sécrète involontairement. Cette sécrétion est tabou car elle échappe aux déterminismes humains. L'écrivain garde partout sa nature d'écrivain : "on est écrivain
comme Louis XIV était roi, même sur la chaise percée."
"Ainsi la fonction de l'homme de lettres est
un peu aux travaux humains ce que l'ambroisie est au pain : une substance miraculeuse éternelle, qui condescend à la forme sociale pour se faire mieux saisir dans sa prestigieuse différence."
Autrement dit de l'écrivain en vacances née la mythologie d'un surhomme.
Le journalisme qui s'emploie à donner de l'écrivain "un spectacle prosaïque" ne participe pas d'un "effort de démystification", bien au contraire il fait de l'écrivain une vedette qui même au
repos produit des oeuvres éternelles.
Je me souviens d'un matin d'hiver entre Noël et nouvel an, je m'étais installé au coin du feu, un livre entre les mains. Je
me souviens m'être réveillé trois jours plus tard au terme d'un long rêve. Je venais de lire la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster.
Ce livre, ou plutôt ces livres, car chacun peut se lire pour lui, sont une bonne introduction aux romans de Paul Auster. Le talent est probablement dans la narration et dans cette capacité à vous
tenir éveillé. Ce n'est pas seulement dans le vocabulaire, dans l'histoire, les descriptions, le style, c'est surotut dans la construction globale. Paul Auster vous amène dans un lieu, vers une
évidence et vous ne l'aviez pas vu. Le genre est à la fois policier, fantastique, intimiste, tout cela donne une identité propre à ses romans. Les personnages se croisent, se perdent, se
reconnaissent, les doubles se dédoublent, il y a des moments où l'on perd pied, et pourtant l'édifice est une toile imperturbable.
C'est avec Changement de décor que j'ai découvert David Lodge. Aujourd'hui
quand j'ai envi de me détendre ou de sourire je me plonge dans un Lodge. Cela marche à tous les coups.
Dans les romans de Lodge il y a souvent une idée de départ à partir de laquelle le narrateur image un tas de boulversements, d'imbrications, de conséquences. Ici deux universitaires échangent
leur poste. L'un est anglais, l'autre est américain. L'un est fashion, l'autre a une vie exigüe. De cette simple opposition naît une série de péripéties plus amusantes et plus fines les
unes que les autres. David Lodge est un observateur exigeant de nos pratiques. Rien n'est oublié. Une histoire devient une série d'histoires et chacune d'entre elles permet d'observer les autres
sous un angle à chaque fois nouveau. Autrement dit le roman se métamorphose sans cesse au fil des événements.
La métamorphose n'est pas seulement thématique. L'écriture aussi évolue. David Lodge est un théoricien du roman qui n'oublie jamais de mettre en pratique ses recherches narratologiques. Ainsi
l'écriture se cherche, nous passons du récit, au dialogue de théâtre en passant par l'échange épistolaire. Tout cela empèche l'ennuie, crée la surprise, suscite l'intérêt.
Au bout du compte, le premier opus d'une série qui donnera Un tout petit monde et Jeu de société, observe comment un changement de décor entraîne des conséquences plutôt
inattendues sur nos vies. C'est de dernier intérêt de ce roman. Il est éthique. Mais je ne vais pas ici vous exposer les conséquences d'un changement de vie. Je vous invite plutôt à lire ces
pages.
Après avoir tiré un constat plutôt alarmant sur de la futilité des formalismes littéraires théorisés au vingtième
siècle, la deuxième partie de l'article d'Yves Citton tente de rétablir un équilibre en énonçant les avantages pour notre temps d'entretenir une culture littéraire. Il y développe le concept
d'une société littérarisée.
Les études littéraires offrent des outils précieux pour déjouer les illusions dans lesquelles nous baigne
l'idéologie économiste et productiviste régnante, pour nous faire comprendre l'économie des affects sur laquelle reposent nos sociétés contrôlés.
Qu'est-ce donc qu'une société
littérarisée (néologisme peu à mon goût) ? Les études de lettres offrent l'avantage de former des citoyens qui ont une certaine attitude herméneutique faite d'exploration patiente,
attentive, amoureuse, interventionniste, reconfigurante des messages qui circulent entre nous et en nous. Pour le dire plus simplement, pouvoir décripter un texte c'est être capable
d'évaluer les nuances d'une communication rapide et écrasante. Cela est possible car pour reprendre les mots de Bouveresse c'est, pour une part esentielle, la forme elle-même qui fonctionne
ici comme un mode d'accès à la connaissance. On peut légitimement se demander en quoi "la forme" d'un texte peut constituer "un mode d'accès" à la connaissance ? Pour répondre à cette
question allez jeter un coup d'oeil dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage de Tzvetan Todorov. Vous y trouverez un certain nombre de notions précieuses qui sont
autant de clefs pour appréhender les formes, les textes, et par conséquent notre monde : la connotation,
la figuralité discursive, la syntaxe négative, la redescription, l'affabulation...
Tout cela est bien abstrait, dans "A quoi servent les études littéraires ? (3) je reviendrai sur cette idée à partir d'un exemple très parlant.
Dans le dernier numéro de La Revue Internationale des livres et des idées Yves
Citton s'interroge sur l'utilité des études littéraires. Je vous propose ici un résumé de son
article.
Yves Citton part du constat que le structuralisme n'est plus à la mode. Durant les années soixante et soixante-dix les anti-intellectuels se moquaient des narratologues, sémioticiens ou
autres poéticiens. Aujourd'hui les sarcasmes ne sont plus nécessaires. Plus aucun chercheur ne fait appel au structuralisme. Les psychologues, par exemple, ne s'intéressent plus à explorer la
logique du signifiant mais ils cherchent plutôt à défendre la famille hétérosexuelle. A quoi sert
le structuralisme ? A laisser des fumistes prétendre à une scientificité de pur apparat.
Jacques Bouveresse du Collège de France et Tzvetan Todorov tirent la sonette d'alarme. Le
philosophe Jacques Bouveresse, dans La Connaissance de l'écrivain, tente de réconcilier texte littéraire et vie. La littérature étouffe sous la critique savante, et on oublie que son
premier objet est de nous aider à résoudre nos problèmes de vie. Ce qui est devenu important au cours des décénies précédentes est le laboratoire du texte plus que le texte lui-même.
Tzvetan Todorov, penseur historique du structuralisme, dit la même chose dans son dernier ouvrage, La Littérature en péril. Le but de la littérature a été de "nous
faire
connaître les outils dont elles se servent" plutôt que de nous faire "réfléchir sur la condition humaine". Les études
universitaires ont connu un mouvement de balancier qui n'a jamais connu sont point d'équilibre. Après le tout historique, idéologique, esthétique (causes externes), on est passé au tout formaliste
(causes internes). Nous sommes passés d'un excès à l'autre, ce qui explique le désintérêt croissant pour ces études où les généralisations abusives sont présentées comme des postulats sacrés.
Le textualisme, terme dont se sert Jacques Bouveresse pour décrire cette tendance à s'arrêter au fonctionnement interne du texte (poétique, sémiotique,
formalisme, narratologie...) est accusé d'avoir trois défauts. Tout d'abord les universitaires oublient que le texte parle de la vie, de ses questions, de ses dilemmes, autrement dit ils
ont des contenus. Il n'y a pas que la forme langagière qui porte à interprétation. Le deuxième défaut est le fils indigne du structuralisme : la déconstruction qui conduit à douter des
valeurs mêmes qui soutiennent l'oeuvre. Enfin, le troisième défaut est le solipsisme : puisque l'oeuvre, pour les formalistes, est autosuffisante, qu'elle n'a pas de contact avec le monde
extérieur, par conséquent l'oeuvre "est en soi-même le seul être existant".
Jacques Bouveresse et Tzvetan Todorov dépeignent un textualisme impérialiste et arrogant reférmé sur
l'autosuffisance des jeux formels et avide de nihiliser les discours des disciplines voisines.
Yves Citton regrette que ces deux livres puisent leurs exemples dans une littérature
historiquement précise (1850-1950) et exclusivement dans le roman. Malgré cela il salue l'entreprise de dénonciation d'un enseignement insuffisant. Dans la suite de son article il relève les
arguments qui démontrent l'urgence de prendre le temps d'une socialité littéraire (cf. "A quoi servent les études littéraires ? (2))
Ecrire signifie que l'on s'interroge sur la raison qui nous pousse à vivre. C'est comme le dit si bien le poéticien
Burgos, [une] réponse cherchée dans l'espace aux angoisses de l'homme devant la temporalité. Isabelle Serça, dans l'admirable revue Poétique (n°153), questionne
l'écriture proustienne et sa relation au temps. Il s'agit de démontrer qu'il y a un lien intime entre le style et notre rapport à la vie, au temps.
Le rythme est le facteur commun à tous les arts. Selon Platon le rythme est l'ordonnance du mouvement. Il y a toujours du
rythme dans une oeuvre. Isabelle Serça commence par interroger la ponctuation dans La Recherche, à commencer par le point. La ponctuation a cet orginalité d'être à la croisée entre
l'espace et le temps. punctum signifie d'abord piqûre avant de vouloir dire "moment précis". Le point donne une forme au temps. Chez Proust le point a
toujours du mal à arriver. Excusez-moi de formuler ces idées aussi prosaïquement. C'est ainsi, tout est fait dans la phrase proustienne pour que le point soit reculé. Voici un exemple parmi des
milliers :
Et après avoir repris quelque force, je revenais vers l'hôtel, vers l'hôtel où je savais qu'il étais
désormais impossible que, si longtemps dussé-je attendre, je retrouvasse ma grand-mère, ma grand-mère que j'avais retrouvée autrefois, le premier soir d'arrivée. (Sodome et
Gomorrhe, t. III, p. 169)
La phrase se développe par multiplication, ou par efflorescence ou mieux encore par germination. Julien Gracq
dirait "bourgeonnement intime".
Il suffit de voir comment Proust utilise les parenthèses, innombrables. Elles sont des intercalages qui permettent de s'engouffrer encore plus dans d'autres mondes toujours indispensables.
Je reprends ici les formulations d'Isabelle Serça :
L'écriture proustienne est ainsi une écriture sur le fil. Le cadre de la phrase étiré jusqu'à la rupture est dans
le même temps écartelé par ces intercalages, qui mettent à ma sa linéarité. [...] La phrase ne se clôt pas, et le funamblule -ou le lecteur- ne retombe pas sur ses pieds : il flotte en l'air,
soutenu par des ballons, les parenthèses.
La stylisticienne dit aussi que les parenthèses sont maternelles. Elles enveloppent le temps, les périodes (terme de rhétorique qui signifie une étendue précise de mots) comme les bras d'une mère
qui entoure son enfant : la parenthèse cocon en relation avec la figure de l'écrivain asthmatique calfleutré dans son appartement.
la parenthèse échappe aux lois de la phrase qui l'accueille. Elle confère à l'habitant qui l'occupe "l'immunité diplomatique" propre à cet espace inviolable.

C'est avec encore une grande émotion que j'écris ces lignes. Je sors de Formation et il ne fait aucun doute pour moi qu'il s'agit là d'un grand livre. Je ne connaissais rien de
l'auteur avant d'ouvrir le livre. Tout de suite je suis entré dans cette écriture très moderne et très maîtrisé. J'entends des voix dire Guyotat difficile, hermétique. C'est tout le
contraire, sa langue est de notre temps et lui parle. Il y a beaucoup de lyrisme dans la syntaxe de l'auteur.
Comme il se libère pour
quelques heures de ses patients, comme la France se libère, comme le grand fleuve, alors tumultueux, apparaît déjà, au fond de la gorge, jaune et bleu, comme je respier à ses côtés, il chante.
p35
L'imperfection est le gage de la survie de l'homme divin. Comme il faut que dans la pensée et dans son exécution il y ait du jeu pour éviter la terreur de la
radicalité.
Le drame simultané des réfugiés, des "personnes déplacées", l'obsède, la progression soviétique le crée et le nourrit, comprend alors le malheur du peuple juif, comme deux ans auparavant le
retour des déportés comprend et recouvre l'Extermination. p67.
La guerre , l'occupation nous font une tête grosse et des petites jambes maigres. p 117.
Les phrases de Guyotat ont quelque chose d'étrange, le superflus est banni, les mots parlent directement, vont directement de la page au lecteur. Il n'y a aucun cliché dans ce récit
d'enfance française. Aucun.

"C'est l'admirable bêtise du monde. Quand la santé de notre destin se dégrade, à cause le plus souvent de nos propres
excès, nous déclarons le soleil, la lune et les étoiles coupables de nos désastres, comme si nous étions salauds par prédestination, crétins par contrainte céleste, voyous, voleurs et traîtres
par ascendance zodiacale, alcooliques, menteurs et adultères par obéissance forcée aux influences planétaires, et globalement portés au mal par l'arbitraire divin. Un merveilleux alibi pour ce
docteur ès putes qu'est l'homme, de mettre ses dispositions de bouc en rut sur le dos des étoiles. Mon père s'est accouplé avec ma mère sous la queue du Dragon et ma naissance s'est accomplie
sous la Grande Ourse, d'où il s'ensuit que je suis une bête brute et obsédé. Putain ! J'aurais été ce que je suis même si la plus plur étoile de la constellation de la Vierge avait scintillé sur
la genèse de ma bâtardise." Ac I, scène 2
Voilà ce que dit Edmond, le fils à la source de toutes les catastrophes. Et voici ce que le Fou dit au roi :
"Celui qui a une maison pour y caser sa tête n'a pas une case en moins.
Celui qui veut loger sa bite
Sans savoir où sa tête habite
Aura les morpions et les poux
Comme un mendiant sera l'époux
D'un harem de saloperies
Des bordels et des porcheries
Celui qui fait pour ses doigts de pied
Ce qu'il devrait faire pour son coeur
Sera par les cors estropié
Et comptera la nuit les heures.
Car on n'a jamais vue de belle femme qui ne se trémousse devant son miroir." Ac III, scène 2.

J'ai créé une page avec mes citations préférées. Cela représente une certaine gymnastique de l'esprit de lire une série de
citations. Les citations sont parfois ce qu'il y a de mieux dans la littérature, des bijoux, et les lire en abondance représente une expérience agréable. Il faut juste ne pas en
abuser. Il est certain que si par bonheur je devais m'échouer sur une île déserte, j'emporterais avec moi la bibliothèque nationale de
France.
J'ai commencé à me procurer la collection des oeuvres complètes de Barthes aux éditions du Seuil. Le livre est magnifique : format et volume agréables dans
la main, papier bible très soigné et délicat, caractères lisibles. Une véritable invitation à la lecture.

Il y a au début de l'ouvrage les citations préférées de Roland Barthes. C'est exercice est un cheminement délicieux. On les traverse comme on visiterait une
ville, en contemplant leur diversité et en imaginant l'univers qu'il y a derrière chacune d'elles. Les citations ont l'avantage d'être souvent des perles grainées sur des chemins très divers et
ces perles là ont été choisi par Barthes. Sur le plan formel elles sont souvent proche de la perfection.
"Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leur fils..." Molière
"Ceux qui sont nés éloquent parlent quelquefois avec tant de clarté et de briéveté des grandes choses que la plupart des hommes n'imaginent point qu'ils en parlent avec profondeur."
Vauvenargues
"La nuit s'avançait. J'aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là. Je
naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais..." Rousseau
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