Contre les bruits, mon bruit. Le bruit alors repousse tous les autres, ceux du moment, ceux d'avant, ceux de toute la journée, les
ramassant dans un prodige inouï, en un néant parfait, un soulagement total.
[...]
Mon navire brise silence avance dans la nuit.
Henri Michaux, Passages, 1937-1963.
C'est à croire qu'Henri Michaux avait prophétisé la fête du bruit. Je le vois déambulant dans les rues lilloises qui crient par tous ses pores. Chaque musicien jaugeant sa virilité à
l'aune des décibels, inscrivant par ses dernières son territoire. Les trésors sont là qui se cachent dans les cours, les musées, les catalogues pour initiés. Dehors il fait trop de bruit. La
musique a besoin de son silence, de sa cachette, de son secret.
Contre les bruits, mon bruit, et j'avance dans la nuit, je marche. Il y a jusqu'à la police qui donne de la matraque et qui provoque le badaud, car la police aussi réclame sa fête,
s'amuse.
J'ai vu des navires brise silence dans la marée lilloise. Je les ai vus qui avancent entre deux orchestres, avec à leur proue une intériorité amarrée.
C'est tant si peu que nous donnons
C'est tant à ramasser
arracher
les verbes hauts
astreindre
authentifier
élever
C'est tant si long que nous mangeons
exteindre
atteindre
fiction
C'est tant silence que nous cherchons
au coeur
à l'aube
le meurtre.
J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et
tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les
dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du
bois.
Au réveil il était midi.
Ce poème a provoqué ma première émotion "poétique". Je m'en souviens très bien.
C'était en classe de première. Notre professeur nous avait présenté "Aube" comme un texte mystérieux et compliqué. J'essaie aujourd'hui de retraduire l'émotion que j'avais ressentie. Je ne
cherche pas à commenter le poème mais à transmettre une émotion, une impression. Tout ce que je pourrai dire de ce poème tiendrai forcément du contre-sens. Je me suis sans doute égaré. Voici,
tout simplement, ce que j'ai vu, imprimé dans ma tête :
Tout d'abord il y a
l'incipit. A seize ans on est pas habitué à lire une phrase qui vous dit : "j'ai embrassé l'aube d'été". Cette phrase ne veut littéralement rien dire, du moins c'est ce je me disais. Mais sans
doute que je la trouvais belle. Dans mon coeur d'adolescent j'étais impressionné pour la première fois par une poète qui osait dire des mots qui n'avaient pas de sens et qui pourtant invitaient à
être joyeux, positif, frais.
Ensuite j'ai été marqué par ce
que j'appellerais aujourd'hui la "dramatisation". Il y a un emballement. Les événements se succèdent vite. Les mots de Rimbaud traduisent une émotion que je ressentais
quand j'étais jeune. C'était ces moment où je me retrouvais seul dans la campagne, chez mes grands-parents. Il arrivait qu'une joie soudaine me saisisse. Et alors je baignais dans une
sorte d'osmose avec la nature, les herbes hautes, les champs d'endives, les barrières qui fermaient le bois... Je dansais. On aurait pu me prendre pour un fou. J'écartais les bras pour
prendre plus d'espace ou pour prendre mon envol et je courrais dans les champs, les bois, les fossés, les routes. Cela n'arrivait que quand j'étais seul.
Ce poème m'a donc rassuré. Je n'étais pas le seul à voyager dans un espace temps qui n'était pas celui de nos vies. Il y avait bien des moments mystérieux dans la vie. Le mot "wasserfall" m'avait
impressionné. Je le trouvais joli. Lors de ce fameux cours je n'avais pas été suffisamment concentré pour entendre la signification du mot. Je le trouvais mystérieux, joli, imposant. Le poème
avait pour moi sa propre vie car il ne se donnait pas entièrement. Il vivait de lui-même, il n'avait pas besoin de moi, de mon professeur. L'hermétisme du texte était la garantie à mes yeux de
son importance.
Il y a une dernière raison, plus prosaïque : j'ai toujours aimé le matin. C'est la plus belle partie de la journée. Mon plus grand plaisir est de boire un café au moment où la nature
s'éveille. Si en plus je suis dehors, en vacances, avec un bon livre, alors c'est le paradis. C'est un moment rare où j'apprécie la solitude.
Oui, ce poème m'a beaucoup touché. Il est une musique, une note, une touche, et pour moi une perfection esthétique, une invitation au voyage intérieur, une capacité à dire l'indicible.
Vous pourrez trouver un commentaire sérieux très pratique ici.
J'ai toujours été ne plus.
J'ai croisement.
Echappement.
Là où dans le sens du vent va
Je me refuse alors.
J'ai feuille.
J'ai qui s'équilibre.
La feuille ne tombe pas,
Volle, voyage, fusée lente, s'achemine,
Prend soin de son aïlleul.
J'ai feuille lente,
Ensemble, berçante.
J'ai l'automne,
L'automne des feuilles lentes,
Des fusées pélégrinantes.
J'ai les applaudissements
Des arbres modes,
Des arbres d'été,
Des arbres permanents.
J'ai ne pas finir.
J'ai l'idée qu'en moi je fus et qu'en genèse aussi il y eut. J'ai été sans support. Et alors c'est cri. C'est irrémédiablement cri.
Autour du point rouge j'ai galopé les veines. C'est ainsi que l'histoire se raconte habituellement. Un mouvement absurde, un mouvement cruel. Un cri, et encore un. Ebranlement des tensions. Cela
pousse tout autour. Cela ne tait pas.
- Est-ce cela le silence ?
Le dépôt tempète,
Ton coeur tumultueux réduit ?
Un vase d'encre,
Les mots liquides,
La femme ?
- ...
- Est-ce cela le silence ?
L'ovale clos,
Ton coeur attaché,
Des autoroutes impossibles,
Un réseau induit ?
Un voeu ?
- ...
- Est-ce cela le silence ?
L'entrée,
La marche,
L'attente,
Le désordre critique,
Un voile, un encens,
Une grotte ?
- ...
- Est-ce cela le silence ?
Les autres,
Les maladresses,
Les conséquences,
- Non ce n'est pas cela le silence
- ...
Et nous y fûmes.
C H A N S O N
Mon cheval arrêté sous l'arbre plein de tourterelles, je siffle un sifflement si pur, qu'il n'est promesses à leurs rives
que tiennent tous ces fleuves. Feuilles vivantes au matin sont à l'image de la gloire...
Et ce n'est point qu'un homme ne soit triste, mais se levant avant le jour et se tenant avec prudence dans le commerce d'un
vieil arbre,
appuyé du menton à la dernière étoile,
il voit au fond du ciel de grandes choses pures qui tournent au plaisir.
Mon cheval arrêté sous l'arbre qui roucoule, je siffle un sifflement plus pur...
Et paix à ceux qui vont mourir, qui n'ont point vu ce jour.
Mais de mon frère le poète, on a eu des nouvelles. Il a écrit encore une chose très douce. Et quelques-uns en eurent connaissance.
Je découvre avec beaucoup d'émotion la poésie de Saint-john Perse. Son écriture c'est un peu ce que, enfant, je rêvais en imaginant
l'écriture : un grand style et le sublime, de l'eau pure pour rincer mes dents de silencieux. Dans le sublime les considérations stylistiques sont subordonnées à l'éthique et non
au public, au pathos. Le poète fait appel à une rhétorique profonde, intime, et non à une rhétorique restreinte, de surface. Pour lire Saint-John Perse je me fais aider de ce livre (ci-dessous)
publié chez Honoré Champion : La rhétorique profonde de Saint-John Perse, par Colette Camelin et Joeëlle Gardestamine. L'étude est claire, abordable, lisible et
surtout elle met en scène les poèmes.
Lille
ne se fleuve pas
il faut
le mérite de la traversée.
A bon port
vous êtes là pour toujours
Lille vous retient
qui croyez reverser.
Lille se marche
en rides converges
rides avenues fondues
rides ruelles tendues.
Lille se noie de ses dix doigts
enrobée
embriquée
embétonnée
gloups.
Jan Abbie
J'ai découvert ce poète et j'ai trouvé qu'il y avait une intention tout à fait singulière et neuve, un
envoutement. Ce poème me fait penser à Henri Michaux et à certains emportements de Paul Verlaine. La poésie a toujours besoin d'habiter. Elle cherche à contenir le monde, et parfois elle va
eu-delà, elle est le monde. La poésie est très violente car elle décèle ce qui au-dedans est nous sans le langage encore.
tout contre la foule rentrée au ventre estomaquée
au loin
ressenti soudain tout au plus et au dedans
au loin contre la foule au ventre estomaquée la foule rentre au ventre rentrée
estomaquée
la foule rentre et enfle la foule
Vous trouverez à cette adresse un livre de Fred Griot. Il est imprimable
au format A4 et devient un livre si vous suivez la procédure. C'est une idée très judicieuse et amusante. Vous avez comme cela
un petit recueil de poèmes à lire entre deux.
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