Ecrire signifie que l'on s'interroge sur la raison qui nous pousse à vivre. C'est comme le dit si bien le poéticien
Burgos, [une] réponse cherchée dans l'espace aux angoisses de l'homme devant la temporalité. Isabelle Serça, dans l'admirable revue Poétique (n°153), questionne
l'écriture proustienne et sa relation au temps. Il s'agit de démontrer qu'il y a un lien intime entre le style et notre rapport à la vie, au temps.
Le rythme est le facteur commun à tous les arts. Selon Platon le rythme est l'ordonnance du mouvement. Il y a toujours du
rythme dans une oeuvre. Isabelle Serça commence par interroger la ponctuation dans La Recherche, à commencer par le point. La ponctuation a cet orginalité d'être à la croisée entre
l'espace et le temps. punctum signifie d'abord piqûre avant de vouloir dire "moment précis". Le point donne une forme au temps. Chez Proust le point a
toujours du mal à arriver. Excusez-moi de formuler ces idées aussi prosaïquement. C'est ainsi, tout est fait dans la phrase proustienne pour que le point soit reculé. Voici un exemple parmi des
milliers :
Et après avoir repris quelque force, je revenais vers l'hôtel, vers l'hôtel où je savais qu'il étais
désormais impossible que, si longtemps dussé-je attendre, je retrouvasse ma grand-mère, ma grand-mère que j'avais retrouvée autrefois, le premier soir d'arrivée. (Sodome et
Gomorrhe, t. III, p. 169)
La phrase se développe par multiplication, ou par efflorescence ou mieux encore par germination. Julien Gracq
dirait "bourgeonnement intime".
Il suffit de voir comment Proust utilise les parenthèses, innombrables. Elles sont des intercalages qui permettent de s'engouffrer encore plus dans d'autres mondes toujours indispensables.
Je reprends ici les formulations d'Isabelle Serça :
L'écriture proustienne est ainsi une écriture sur le fil. Le cadre de la phrase étiré jusqu'à la rupture est dans
le même temps écartelé par ces intercalages, qui mettent à ma sa linéarité. [...] La phrase ne se clôt pas, et le funamblule -ou le lecteur- ne retombe pas sur ses pieds : il flotte en l'air,
soutenu par des ballons, les parenthèses.
La stylisticienne dit aussi que les parenthèses sont maternelles. Elles enveloppent le temps, les périodes (terme de rhétorique qui signifie une étendue précise de mots) comme les bras d'une mère
qui entoure son enfant : la parenthèse cocon en relation avec la figure de l'écrivain asthmatique calfleutré dans son appartement.
la parenthèse échappe aux lois de la phrase qui l'accueille. Elle confère à l'habitant qui l'occupe "l'immunité diplomatique" propre à cet espace inviolable.







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