Après avoir tiré un constat plutôt alarmant sur de la futilité des formalismes littéraires théorisés au vingtième
siècle, la deuxième partie de l'article d'Yves Citton tente de rétablir un équilibre en énonçant les avantages pour notre temps d'entretenir une culture littéraire. Il y développe le concept
d'une société littérarisée.
Les études littéraires offrent des outils précieux pour déjouer les illusions dans lesquelles nous baigne
l'idéologie économiste et productiviste régnante, pour nous faire comprendre l'économie des affects sur laquelle reposent nos sociétés contrôlés.
Qu'est-ce donc qu'une société
littérarisée (néologisme peu à mon goût) ? Les études de lettres offrent l'avantage de former des citoyens qui ont une certaine attitude herméneutique faite d'exploration patiente,
attentive, amoureuse, interventionniste, reconfigurante des messages qui circulent entre nous et en nous. Pour le dire plus simplement, pouvoir décripter un texte c'est être capable
d'évaluer les nuances d'une communication rapide et écrasante. Cela est possible car pour reprendre les mots de Bouveresse c'est, pour une part esentielle, la forme elle-même qui fonctionne
ici comme un mode d'accès à la connaissance. On peut légitimement se demander en quoi "la forme" d'un texte peut constituer "un mode d'accès" à la connaissance ? Pour répondre à cette
question allez jeter un coup d'oeil dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage de Tzvetan Todorov. Vous y trouverez un certain nombre de notions précieuses qui sont
autant de clefs pour appréhender les formes, les textes, et par conséquent notre monde : la connotation,
la figuralité discursive, la syntaxe négative, la redescription, l'affabulation...
Tout cela est bien abstrait, dans "A quoi servent les études littéraires ? (3) je reviendrai sur cette idée à partir d'un exemple très parlant.
David Alan Kepesh, professeur de littérature comparée, se métamorphose en sein. Tout commence par une tache sur le pénis et se
termine par un énorme sein de six pieds de long qui se tient sur un hamac dans une chambre d'hôpital. N'importe qui serait désamparé par cette situation. David a appris tout au long de sa
carrière et de ses psychanalyses à mettre un pied devant l'autre.
Les écrivains américains sont des hommes. James, Hemingway, Faulkner, Miller ont tous renié cette sensibilité féminine attribuée aux
européens. L'écrivain américain affirme sa virilité, le héros américain est soldat, boxeur, chasseur. Or, le héros de Philip Roth est un sein. Faudrait-il, dès lors, voir dans cette fable
l'affirmation d'une possibilité d'être femme au monde ?
La question "d'être au monde" est dans tous les cas posée. S'il s'agit d'un position bisexuelle, Le Sein montre à quel point cela conduit à un numéro d'équilibriste très difficile
et pourtant tellement ancré. S'il s'agit d'une position où l'homme est réduit à aucune possibilité d'intervention alors la fable nous conduit à une réflexion très sensible où toutes les portes de
l'humanité se ferment.
La fable de Philip Roth est un régal de lecture. L'auteur est capable de tenir dans la même phrase un
sentiment hautement tragique et burlesque à la fois. La situation d'être un sein est impossible, oppressante, et comique. Les sentiments se mélangent et font vivre au lecteur l'indécision du
héros.
Progressivement le héros découvre une manière essentielle d'être à la vie dont nous faisons par moment l'expérience et que la phrase suivante illustre parfaitement : "Comme étudiant, comme professeur, j'ai vécu la littérature comme une chose inévitablement contaminée par ma volonté de m'améliorer et par la responsabilité de m'exprimer avec
sérieux ; ou bien j'étudiais, ou bien j'enseignais. Mais les responsabilités appartiennent maintenant au passé, je peux enfin simplement écouter."
Ce que j'aime beaucoup dans les romans de Philip Roth est cette impression d'être en deux ou trois mots dans un univers où l'on se sent bien. L'écriture est belle, le propos est riche, l'intrigue
est prenante. Il n'y a aucune raison d'abandonner un roman de Roth. Celui que j'ai préféré est sans doute La Tache. C'est un livre que je vous conseille vivement. Il est impossible de
l'oublier.
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