Diderot a révolutionné l'art de son temps car il a été le premier à mettre sur le même plan littérature et peinture. Ce qui vaut pour
l'un vaut pour l'autre. Dans ses Oeuvres esthétiques il n'élude cependant pas les contradictions stimulantes qu'il y a entre ces deux arts.
Une des contradictions les plus évidentes est l'ardeur mise à la tâche ; écrivant à Grimm : Ah ! mon ami, quel art que celui de la peinture ! J'achève en une ligne ce que la peinture ébauche à peine en une semaine.
Diderot prend aussi en compte la difficulté technique nécessaire pour peindre. La sensibilité et l'enthousiasme ne suffisent pas. La peinture est donc hors de portée de l'écrivain pour qui un coeur tendre et une âme mobile suffisent.
Ce qui sépare le tableau de l'écrit c'est le déficit de réalité. Il y a entre ces deux imitations la
différence d'il peut être à il est. De plus le poète ne peut fournir que
d'insuffisantes précisions pour aider le peintre à saisir le formes alors même que la peinture donne au poète d'ensemble de ce qui est à voir.
Et malgré toute cette argumentation nourie par l'expérience Diderot est le premier à mettre en valeur l'inspiration poétique de la peinture. La poésie devient la source de l'art
pictural.
Diderot devient peu à peu, au fil des salons, critique d'art. Il utilise pour cela sa plume facile et sa sensibilité. Avant tout, et c'est de son temps, il a besoin qu'une oeuvre soit
convaincante sur le plan mimétique. Il commence par poindre les artistes qui ont un défaut dans l'observation de la nature, Ô que nos peintres on peu d'esprit ! qu'ils connaissent peu la
nature.
Sa critique repose sur l'idéal. Il reproche à beaucoup de peintres d'avoir certes de la technique mais peu d'idéal, ce qui a pour
conséquence par exemple des surcharges de personnages là où il aurait été beau de représenter le silence. Diderot ne supporte pas que le poème soit pris pour alibi et donne l'impression de
n'avoir pas été compris aux vues de tel ou tel détail. Le peintre doit se laisser mener par le poète. Cette obsession devient un critère, si une oeuvre sort de la narration du poème elle est
critiquable : ce n'est pas ainsi que les poètes les a vues. Il démontre ainsi que seule la poésie peut transcender les images visuelles et leur conférer une perfection.
Diderot est parfois de mauvaise fois. Il aime à dire, à chaque salon, voilà ce que j'aurais fais, comme si dire c'est faire. Il est vrai que peu à peu il ne cherche pas seulement à lire
un tableau mais il voudrait en faire naître de sa narration.
De toutes ces conceptions naît l'idée que le tableau doit raconter une histoire. Une toile ne doit donc pas être un
paysage.
La peinture devient pour le littérateur un matériel excitant, incitateur d'écriture. A propos du tableau de Greuze (ci-contre) il s'enthousiasme : le sujet est
si fin que beaucoup de personnes ne l'ont pas entendu ; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serein. Il rivalise d'ingéniosité avec le poète, le peintre, le poète
peintre. Il n'y a pas de salut de la peinture hors de la littérature.
Cependant, parce que nous l'avons vu Diderot réévalue sans cesse ses idées, il se rend compte que l'écrit ne peut transmettre le tableau mais seulement des impressions.. Il expérimente les
limites du langage : tout cela se sent fortement et ne se décrit point. A propos de Chardin, qui est son peintre favori, il est difficile d'exprimer le silence de la composition
: Vous revoilà, grand magicien, avec vos compositions
muettes ! Qu'elles parlent éloquemment à l'artiste !
Parce que les peintres ont appris à des générations à regarder des nuances, des expressions, Diderot voit dans certaines mimésis de la nature, la nature elle-même. L'art a donc révolutionné notre
manière de voir la nature : Il semble que je regarderais l'effet de l'art
comme celui de la nature. Ce n'est pas au Salon, c'est au fond d'une forêt, parmi les montagnes que le soleil ombre et éclaire, que Loutherbourg et Vernet sont grands.
A propos du tableau ci-dessus de Vernet, "Clair de lune" : Il était nuit, tout dormait autour de moi ;
j'avais passé la matinée au Salon. Je me recordais le soir ce que j'avais vu. J'avais pris la plume, l'allais écrire ; j'allais écrire que le Clair de lune de Vernet était un peu sec et que les nuées n'en avaient paru trop noires et pas assez profondes, lorsque tout à coup je vis à travers mes vitres la lune entre les nuées, au
ciel, la chose même que l'artiste avait imitée sur sa toile. Jugez de ma surprise lorsque, me rappelant le tableau, je n'y remarquai aucune différence avec le phénomène que j'avais sous les yeux
: même noir en nature, même sécheresse. J'allais calomnier l'art et blasphémer la nature. Cette critique, par sa dimension dramatique, est très belle. Il n'y a qu'un pas pour dire que
l'artiste crée la nature. Le peintre n'est plus un répétiteur mais un créateur. L'artiste a scucité un deuxième monde. "La phantasia a relayé la mimèsis" pour reprendre les mots d'Annie
Mavrakis.
A propos de divers tbleaux qui représentent la mer parmi lesquels celui de ci-dessus il a cette emphase magnifique
tirée du Salon de 1763 :
C'est Vernet qui sait rassembler les orages, ouvrir les cataractes du ciel et inonder la terre. C'est
lui qui sait aussi, quand il lui plaît, dissiper la tempête et rendre le calme à la mer, et la sérénité aux cieux. Alors toute la nature sortant du chaos s'éclaire d'une manière enchanteresse et
reprend tous ses charmes. [...] Les mers se soulèvent ou se tranquilisent toujours à son gré, le ciel s'obscurcit, l'éclair s'allume ; le tonnerre gronde, la tempête s'élève, les vaisseaux
s'embrasent, on entend le bruit des flots, les cris de ceux qui périssent, on voit, on voit tout ce qu'il lui plaît.
A propos de Chardin, le peintre le plus estimé, il a cette phrase
:
C'est que ce vase de porcelaine est de la porcelaine ; c'est que ces olives sont réellement séparées
de l'oeil par l'eau dans laquelle elles nagent ; c'est qu'il n'y a qu'à prendre ces biscuits et les manger, cette bigarade, l'ouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et les
peler, ce pâté et y mettre le couteau.
Je ne vous dirai de Chardin qu'un seul mot : choisissez son site ; disposez sur ce site les objets comme je vous l'indique, et soyez sûr que vous aurez vu ses tableaux.
Au terme de ce parcours où je me suis régalé, je me fais diverses réflexions. J'en retiendrais deux. Tout d'abord je trouve qu'il y a dans l'art une sorte de fascination pour la mimésis. Je ressens ça très fort au cinéma. Au plus une scène paraît réelle au plus j'adhère de manière émotive. Il se passe quelque chose d'irrationel qui me réjouit. Est-ce que cela aurait à voir avec notre instinct de création, de créer du même, afin de ne pas mourir, d'exister encore autrement, et d'être dans cet autrement le plus nous-mêmes, je ne sais pas. L'ultra-réalisme artistique me fascine. L'autre chose que j'ai découverte à travers Diderot, et sans doute en le détournant, c'est cette capacité de l'art de nous regarder. Il y a une altérité. Nous seulement nous regardons un tableau mais le tableau nous regarde. Il change notre vision du monde. Il nous oblige à voir le monde différemment, c'est bien que l'art a un pouvoir. L'art me permet de me découvrir, de voir des choses tout à fait nouvelles à mon entendement. Cela est particulièrement vrai dans l'art contemporain.











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