David Alan Kepesh, professeur de littérature comparée, se métamorphose en sein. Tout commence par une tache sur le pénis et se
termine par un énorme sein de six pieds de long qui se tient sur un hamac dans une chambre d'hôpital. N'importe qui serait désamparé par cette situation. David a appris tout au long de sa
carrière et de ses psychanalyses à mettre un pied devant l'autre.
Les écrivains américains sont des hommes. James, Hemingway, Faulkner, Miller ont tous renié cette sensibilité féminine attribuée aux
européens. L'écrivain américain affirme sa virilité, le héros américain est soldat, boxeur, chasseur. Or, le héros de Philip Roth est un sein. Faudrait-il, dès lors, voir dans cette fable
l'affirmation d'une possibilité d'être femme au monde ?
La question "d'être au monde" est dans tous les cas posée. S'il s'agit d'un position bisexuelle, Le Sein montre à quel point cela conduit à un numéro d'équilibriste très difficile
et pourtant tellement ancré. S'il s'agit d'une position où l'homme est réduit à aucune possibilité d'intervention alors la fable nous conduit à une réflexion très sensible où toutes les portes de
l'humanité se ferment.
La fable de Philip Roth est un régal de lecture. L'auteur est capable de tenir dans la même phrase un
sentiment hautement tragique et burlesque à la fois. La situation d'être un sein est impossible, oppressante, et comique. Les sentiments se mélangent et font vivre au lecteur l'indécision du
héros.
Progressivement le héros découvre une manière essentielle d'être à la vie dont nous faisons par moment l'expérience et que la phrase suivante illustre parfaitement : "Comme étudiant, comme professeur, j'ai vécu la littérature comme une chose inévitablement contaminée par ma volonté de m'améliorer et par la responsabilité de m'exprimer avec
sérieux ; ou bien j'étudiais, ou bien j'enseignais. Mais les responsabilités appartiennent maintenant au passé, je peux enfin simplement écouter."
Ce que j'aime beaucoup dans les romans de Philip Roth est cette impression d'être en deux ou trois mots dans un univers où l'on se sent bien. L'écriture est belle, le propos est riche, l'intrigue
est prenante. Il n'y a aucune raison d'abandonner un roman de Roth. Celui que j'ai préféré est sans doute La Tache. C'est un livre que je vous conseille vivement. Il est impossible de
l'oublier.
Dans le dernier numéro de La Revue Internationale des livres et des idées Yves
Citton s'interroge sur l'utilité des études littéraires. Je vous propose ici un résumé de son
article.
Yves Citton part du constat que le structuralisme n'est plus à la mode. Durant les années soixante et soixante-dix les anti-intellectuels se moquaient des narratologues, sémioticiens ou
autres poéticiens. Aujourd'hui les sarcasmes ne sont plus nécessaires. Plus aucun chercheur ne fait appel au structuralisme. Les psychologues, par exemple, ne s'intéressent plus à explorer la
logique du signifiant mais ils cherchent plutôt à défendre la famille hétérosexuelle. A quoi sert
le structuralisme ? A laisser des fumistes prétendre à une scientificité de pur apparat.
Jacques Bouveresse du Collège de France et Tzvetan Todorov tirent la sonette d'alarme. Le
philosophe Jacques Bouveresse, dans La Connaissance de l'écrivain, tente de réconcilier texte littéraire et vie. La littérature étouffe sous la critique savante, et on oublie que son
premier objet est de nous aider à résoudre nos problèmes de vie. Ce qui est devenu important au cours des décénies précédentes est le laboratoire du texte plus que le texte lui-même.
Tzvetan Todorov, penseur historique du structuralisme, dit la même chose dans son dernier ouvrage, La Littérature en péril. Le but de la littérature a été de "nous
faire
connaître les outils dont elles se servent" plutôt que de nous faire "réfléchir sur la condition humaine". Les études
universitaires ont connu un mouvement de balancier qui n'a jamais connu sont point d'équilibre. Après le tout historique, idéologique, esthétique (causes externes), on est passé au tout formaliste
(causes internes). Nous sommes passés d'un excès à l'autre, ce qui explique le désintérêt croissant pour ces études où les généralisations abusives sont présentées comme des postulats sacrés.
Le textualisme, terme dont se sert Jacques Bouveresse pour décrire cette tendance à s'arrêter au fonctionnement interne du texte (poétique, sémiotique,
formalisme, narratologie...) est accusé d'avoir trois défauts. Tout d'abord les universitaires oublient que le texte parle de la vie, de ses questions, de ses dilemmes, autrement dit ils
ont des contenus. Il n'y a pas que la forme langagière qui porte à interprétation. Le deuxième défaut est le fils indigne du structuralisme : la déconstruction qui conduit à douter des
valeurs mêmes qui soutiennent l'oeuvre. Enfin, le troisième défaut est le solipsisme : puisque l'oeuvre, pour les formalistes, est autosuffisante, qu'elle n'a pas de contact avec le monde
extérieur, par conséquent l'oeuvre "est en soi-même le seul être existant".
Jacques Bouveresse et Tzvetan Todorov dépeignent un textualisme impérialiste et arrogant reférmé sur
l'autosuffisance des jeux formels et avide de nihiliser les discours des disciplines voisines.
Yves Citton regrette que ces deux livres puisent leurs exemples dans une littérature
historiquement précise (1850-1950) et exclusivement dans le roman. Malgré cela il salue l'entreprise de dénonciation d'un enseignement insuffisant. Dans la suite de son article il relève les
arguments qui démontrent l'urgence de prendre le temps d'une socialité littéraire (cf. "A quoi servent les études littéraires ? (2))
J'ai toujours été ne plus.
J'ai croisement.
Echappement.
Là où dans le sens du vent va
Je me refuse alors.
J'ai feuille.
J'ai qui s'équilibre.
La feuille ne tombe pas,
Volle, voyage, fusée lente, s'achemine,
Prend soin de son aïlleul.
J'ai feuille lente,
Ensemble, berçante.
J'ai l'automne,
L'automne des feuilles lentes,
Des fusées pélégrinantes.
J'ai les applaudissements
Des arbres modes,
Des arbres d'été,
Des arbres permanents.
J'ai ne pas finir.
J'ai l'idée qu'en moi je fus et qu'en genèse aussi il y eut. J'ai été sans support. Et alors c'est cri. C'est irrémédiablement cri.
Autour du point rouge j'ai galopé les veines. C'est ainsi que l'histoire se raconte habituellement. Un mouvement absurde, un mouvement cruel. Un cri, et encore un. Ebranlement des tensions. Cela
pousse tout autour. Cela ne tait pas.
- Est-ce cela le silence ?
Le dépôt tempète,
Ton coeur tumultueux réduit ?
Un vase d'encre,
Les mots liquides,
La femme ?
- ...
- Est-ce cela le silence ?
L'ovale clos,
Ton coeur attaché,
Des autoroutes impossibles,
Un réseau induit ?
Un voeu ?
- ...
- Est-ce cela le silence ?
L'entrée,
La marche,
L'attente,
Le désordre critique,
Un voile, un encens,
Une grotte ?
- ...
- Est-ce cela le silence ?
Les autres,
Les maladresses,
Les conséquences,
- Non ce n'est pas cela le silence
- ...
Et nous y fûmes.
C H A N S O N
Mon cheval arrêté sous l'arbre plein de tourterelles, je siffle un sifflement si pur, qu'il n'est promesses à leurs rives
que tiennent tous ces fleuves. Feuilles vivantes au matin sont à l'image de la gloire...
Et ce n'est point qu'un homme ne soit triste, mais se levant avant le jour et se tenant avec prudence dans le commerce d'un
vieil arbre,
appuyé du menton à la dernière étoile,
il voit au fond du ciel de grandes choses pures qui tournent au plaisir.
Mon cheval arrêté sous l'arbre qui roucoule, je siffle un sifflement plus pur...
Et paix à ceux qui vont mourir, qui n'ont point vu ce jour.
Mais de mon frère le poète, on a eu des nouvelles. Il a écrit encore une chose très douce. Et quelques-uns en eurent connaissance.
Je découvre avec beaucoup d'émotion la poésie de Saint-john Perse. Son écriture c'est un peu ce que, enfant, je rêvais en imaginant
l'écriture : un grand style et le sublime, de l'eau pure pour rincer mes dents de silencieux. Dans le sublime les considérations stylistiques sont subordonnées à l'éthique et non
au public, au pathos. Le poète fait appel à une rhétorique profonde, intime, et non à une rhétorique restreinte, de surface. Pour lire Saint-John Perse je me fais aider de ce livre (ci-dessous)
publié chez Honoré Champion : La rhétorique profonde de Saint-John Perse, par Colette Camelin et Joeëlle Gardestamine. L'étude est claire, abordable, lisible et
surtout elle met en scène les poèmes.
Quand Emmanuelle Héran arrive comme conservatrice au musée d’Orsay, elle découvre, dans les réserves, plus de 200 sculptures animalières
et décide de sortir au grand jour ces richesses oubliées. A partir de cet été, le musée parisien présentera donc une section entièrement dédiée à l’art animalier. En attendant, Orsay a prêté une
partie de sa collection à La Piscine de Roubaix pour une exposition intitulée avec humour « Le Zoo d’Orsay ». C’est dans un décor vert pomme que sont exposées un peu plus de 150 œuvres
signées des plus grands noms : Manet, Courbet, Delacroix, Bonnard, Pompon, Gauguin, Grasset, Doré… Les animaux sont classés par « famille ». Ainsi, peut-on, grâce à un choix varié
de tableaux, dessins, pastels, sculptures et objets d’art couvrant toute la période de 1848 à 1914, passer des animaux à plumes (faisans, paons, canards, coq…), aux animaux exotiques (girafes,
singes, éléphants, antilopes…), domestiques (chats, chiens, chevaux…) mais également au monde marin. Le public se retrouve à l’intérieur d’une véritable ménagerie, les cris des différents animaux
étant diffusés en fond sonore. Autre exposition accrochée au même moment à La Piscine : « Bijoux-sculptures. L’art vous va si bien ! ». 150 bijoux provenant de différentes
collections, dont celle de Diane Venet, épouse du sculpteur Bernar Venet et commissaire de l’exposition, proposent une autre vision de la parure aux XXe et XXIe siècles. Il n’est pas question ici
de joaillerie mais d’art moderne et contemporain où l’on croise les noms de Calder, Fontana, Picasso, Rauschenberg, Kapoor… Ils ont tous créé des « sculptures to wear » souvent restées
inconnues du grand public.
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